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27 novembre 2006

L'impact des courants marins

Tous les manuels scolaires le proclament : la douceur du climat européen est due au Gulf Stream. Sans lui, comment expliquer que le Royaume-Uni bénéficie d'hivers plus cléments que le Labrador canadien, situé à la même latitude ? En janvier et en février, l'écart des températures entre les deux rives de l'Atlantique peut en effet excéder 15 °C.

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Depuis quelques années, les chercheurs s'interrogent sur l'importance réelle de ce phénomène. Certains estiment d'ailleurs que les courants marins de l'Atlantique nord ne joueraient qu'un rôle mineur dans la régulation du climat. Qu'en est-il vraiment ? Les discussions des spécialistes sur ce thème vont bon train, car les modèles des climatologues semblent montrer qu'un réchauffement de la planète va de pair avec un ralentissement de ces courants qui baignent les six continents. Cette hypothèse serait anodine si elle n'avait pour conséquence une possible chute, demain, des températures sur l'Europe. Sans Gulf Stream, finie la douceur des côtes anglaises et bretonnes.

C'est en 1855 que le rôle climatique de ce courant chaud a été décrit par un scientifique de la marine américaine, Matthew Fontaine Maury. Mais ce n'est que plus tard que la vraie nature et la trajectoire de ce courant de surface ont été précisées. Il prend naissance dans les eaux du golfe du Mexique, puis remonte le long des côtes nord-américaines avant de se séparer en deux branches.

La première, la "dérive nord-Atlantique", monte vers le nord-est et charrie des eaux qui, après un voyage de plusieurs milliers de kilomètres durant lequel elles se refroidissent progressivement, plongent entre la Norvège et le Groenland, contribuant ainsi à des échanges de chaleur avec l'atmosphère. La seconde, la "gyre subtropicale", tourne dans le sens des aiguilles d'une montre et pique vers les côtes de l'Afrique de l'Ouest

Stricto sensu, c'est la dérive nord-Atlantique, et non le Gulf Stream, qui tempère l'Europe occidentale. Mais, avec le réchauffement climatique, les glaciers fondent et de l'eau douce s'accumule dans l'océan. A cela s'ajoute un régime de précipitations renforcé dans l'hémisphère Nord. Résultat : les eaux de surface de l'Atlantique nord sont moins salées. Moins lourdes, elles "plongent" donc moins facilement entravant ainsi les transferts de chaleur vers l'atmosphère.

Pour certains océanographes, en particulier Richard Seager (université Columbia), la douceur hivernale de l'Europe ne tient que marginalement aux apports de chaleur de l'océan. Les causes de cette situation seraient ailleurs. "M. Seager estime en effet, sur la foi de calculs, que l'écart de température, en hiver, entre les deux rives de l'Atlantique aux latitudes de la France et du Royaume-Uni est essentiellement lié à deux phénomènes. D'une part, les vents d'ouest qui apportent un air maritime sur l'Europe, restituant la chaleur stockée par l'océan en été. De l'autre, les méandres de la circulation atmosphérique entravée par les reliefs américains, en particulier les Rocheuses", explique le climatologue Edouard Bard (Collège de France).

Réputés grands régulateurs climatiques, les courants marins ne seraient-ils que des illusionnistes ? Non, assure M. Bard, "car en cas d'un arrêt du transport de chaleur océanique, les modèles atmosphériques de Richard Seager suggèrent une baisse des températures d'environ 4 °C aux latitudes moyennes, de chaque côté de l'Atlantique". Toutefois, l'hiver serait toujours moins rigoureux à Paris qu'à Montréal.

NIVEAU DE LA MER

M. Bard ajoute que "les données paléoclimatiques démontrent de façon indubitable l'existence d'un couplage fort entre la température et l'intensité de la circulation de l'Atlantique. Avec des baisses de température moyennes de l'ordre de 5 °C en Atlantique, 10 °C en Europe et 15 °C au Groenland". Ces phénomènes, très rapides, sont apparus en quelques décennies seulement. Le dernier aurait eu lieu il y a environ 8 200 ans. L'analyse de sédiments marins suggère qu'il a été provoqué par un apport massif d'eau douce dans l'Atlantique nord, ce qui aurait interrompu, ou fortement ralenti, la circulation océanique.

Un tel refroidissement est-il à redouter d'ici à la fin de ce siècle ? Martin Visbeck, directeur du département d'océanographie physique de l'Institut Leibniz des sciences de la mer (Kiel, Allemagne), estime que "le ralentissement des courants de l'Atlantique nord, qui pourrait être de l'ordre de 30 % à la fin de ce siècle, ne supplantera pas le réchauffement en cours en Europe occidentale. Tout au plus, explique-t-il, pourrait-on assister à une légère avancée des glaces de mer tout au nord de l'Europe". On est très loin du scénario catastrophe du film Le Jour d'après, de Roland Emmerich, qui mettait en scène l'émergence brutale d'un âge glaciaire dans l'hémisphère Nord après l'arrêt du Gulf Stream.

Quoi qu'il en soit, le ralentissement des courants atlantiques pourrait aussi avoir des conséquences sur le niveau de la mer. "A New York, il est supérieur d'environ un mètre à celui mesuré sur les côtes européennes, explique M. Visbeck. Une réduction de 30 % des courants de l'Atlantique entraînerait, par rééquilibrage, une augmentation du niveau de la mer en Europe de 10 cm. Et ce, sans tenir compte de l'effet dû au réchauffement proprement dit."

Autre souci, la plongée des eaux de la dérive nord-Atlantique. Chaque année, elles "épongent" 1 milliard de tonnes environ de dioxyde de carbone atmosphérique. Ce CO2, dissous dans les eaux de surface, est précipité et durablement stocké au fond des océans. Mais un ralentissement des courants marins pourrait freiner ce phénomène et accroître ainsi la concentration de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Avec pour conséquence une augmentation des températures, suivie d'une fonte des glaciers et de l'apport d'eaux douces dans l'océan. Situation qui à son tour, contribuerait à ralentir les courants, et ainsi de suite.

Posté par jmlir à 22:52 - Commentaires [1] - Permalien [#]

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